QUALITE DE VIE AU TRAVAIL
Pourquoi les cadres publics ont toujours du mal à déconnecter
Alors que l’accord “télétravail” dans la fonction publique du 13 juillet 2021 est venu renforcer le droit à la déconnexion des agents, dans les faits, ils sont encore nombreux, notamment parmi les cadres, à avoir du mal à décrocher du travail. Une situation qui n’est pas sans effets sur leur santé et sur les collectifs de travail.
Les nouvelles technologies numériques nous ont permis, ces dernières années, de réaliser des avancées indéniables et, d’une manière générale, d’améliorer l’efficacité au travail. Pour autant, lorsque ce progrès s’inscrit dans une société qui s’accélère et qui demande à l’administration d’en faire toujours plus, une problématique grandissante apparaît : celle de la sur connexion. La loi El Khomri a reconnu ce problème en 2017, en instaurant le droit à la déconnexion. Un concept qui vise à protéger les travailleurs contre l’utilisation excessive et envahissante des outils numériques.
Dans la fonction publique, l’accord “télétravail” du 13 juillet 2021 est venu renforcer le dispositif en prévoyant que “les modalités du droit à la déconnexion doivent être négociées dans le cadre du dialogue social de proximité”. Au sein des administrations, la surconnexion est un phénomène non négligeable. “Cette pratique est observée surtout chez certains cadres. Il se connectent le week-end, envoient des messages et traitent des dossiers pendant les week-ends de façon habituelle et non anecdotique, relève un responsable RH. D’autres programment leurs messages pour qu’ils ne partent que le lundi matin. Ce phénomène est assez développé aussi les soirs de semaine, mais il n’a toutefois pas été mesuré précisément au sein de notre établissement.”
Cette sur connexion est accentuée par le fort taux d’équipement en smartphones, qui pousse certains agents équipés à continuer à traiter leurs messages professionnels dans les transports. “De même que le fort développement du télétravail, qui abolit les frontières entre les mondes professionnel et privé, pousse également à une sur connexion”, poursuit ce même responsable.
Charge de travail, culture du présentéisme…
Mais comment garantir un droit à la déconnexion ? Il semble que dans les faits, la tâche ne soit pas aisée. Car même au sein des administrations où il existe des protocoles établis en bonne et due forme, les choses ne sont pas si simples. Plusieurs causes peuvent expliquer le phénomène. “La charge de travail, en particulier de l’encadrement supérieur et intermédiaire qui augmente est une première explication, selon un manager public. Or les ressources se raréfient et les délais des projets ou dossiers sont de plus en plus courts. Dès lors, il est fréquent chez de nombreux managers de travailler le soir très tard ou chez eux, le week-end.”
Les éléments statutaires amènent également les cadres publics à se sentir obligés de travailler “sans rien dire ni demander très au-delà des 50 heures par semaine”, observe ce même manager public. La culture française du présentéisme n’est pas pour rien dans ces phénomènes de sur connexion. Les administrations, et notamment les ministères, ont tout à fait conscience du problème et bon nombre d’entre eux ont par exemple mis en place des “chartes des temps”, et ce dès le début des années 2010. Mais selon l’ensemble des interlocuteurs que nous avons interrogés dans le cadre de cet article, ces textes ne sont jamais réellement appliqués. La cause? Une accélération de la place du numérique dans nos vies professionnelles, rendant les différents outils totalement indispensables à tout moment de la journée.
Les boîtes mail débordent dans les administrations
Pour contrer cette culture de la disponibilité permanente, différentes initiatives ont été menées pour encourager les agents et notamment les cadres à “débrancher”. “L’une des solutions, largement plébiscitée par les administrations, consiste en la mise en place de formations au bon usage des outils numériques, explique un observateur du secteur. Ces formations ont pour objectif de conscientiser les agents sur les dangers de la sur connexion et de les aider à gérer leur temps d’exposition aux outils numériques. Par ailleurs, la quasi-totalité des ministères ont mis en place des accords spécifiques sur le droit à la déconnexion à la suite de l’accord « télétravail », reconnaissant ainsi l’importance de préserver le temps de repos des agents.”
Notons également que des outils ont été développés pour aider à suivre l’utilisation des technologies numériques, permettant aux travailleurs et à leurs superviseurs de surveiller leur activité en ligne et de repérer les situations de sur connexion, ou plus simplement des outils numériques signalant à l’agent qu’il se connecte en dehors de ses heures de travail.
Parmi les outils utilisés par la plupart des administrations, figurent également des rappels collectifs effectués auprès des cadres, notamment autour de la nécessité de ne pas solliciter les agents pendant les week-ends afin de ne pas les mettre sous pression. “L’encadrement supérieur ne s’applique toutefois pas toujours les règles qu’il prône, remarque le responsable RH d'un établissement public. Le droit à la déconnexion est rappelé dans l’accord relatif au télétravail, qui mentionne la possibilité d’être sanctionné si on ne limite pas l’envoi de mails ou les appels en dehors des heures de travail.”
Revoir les pratiques managériales
Si ce droit à la déconnexion semble difficile à garantir, ses effets délétères ne sont plus à prouver. Fatigue, stress, risque accru de burn-out et même de troubles dépressifs et autres risques psychosociaux. “L’un des effets pervers est que cela rejaillisse, voire que cela soit exigé par le cadre lui-même victime de cette hyper-connexion”, redoute un manager public.
Parmi les autres effets à craindre, le fait que le milieu professionnel empiète sur la sphère privée et en grignote une part de plus en plus importante, “pouvant induire une augmentation du stress, menant dans les situations extrêmes à un épuisement professionnel, assure un responsable RH. Dans certaines situations, ce manque de déconnexion peut amplifier les phénomènes de harcèlement.”
Il semble donc nécessaire d’aller au-delà du droit à la déconnexion et de revoir en profondeur, et encore une fois, la culture du travail et les pratiques managériales. “Des questions fondamentales doivent être posées, risque un observateur du secteur. Comment répartir équitablement la charge de travail ? Comment instaurer une culture qui valorise la qualité du travail plutôt que la quantité ? Comment développer des pratiques managériales qui respectent l’équilibre entre le travail et la vie privée ?”
En somme, si le droit à la déconnexion demeure une partie de la solution pour lutter contre la sur connexion dans le milieu professionnel, il doit être accompagné d’une réflexion plus large. L’objectif est non seulement de donner aux agents le droit de se déconnecter, mais aussi de créer un environnement de travail qui leur permette de le faire sans crainte de répercussions négatives. Un défi de taille pour l’administration, qui nécessite à la fois du temps, des ressources et une réelle volonté de changement.
acteurs publics : ARTICLE PUBLIE LE JEUDI 13 JUILLET 2023 & MARIE MALATERRE