RESEAUX SOCIAUX
Violette Spillebout : “La violence sur les réseaux sociaux est un repoussoir pour l’engagement des maires”
“Le vrai sujet, demain, pour l’exercice du mandat de maire, c’est celui de la simplification administrative, de la décentralisation”, estime la députée Renaissance Violette Spillebout. La consécration d’un véritable “statut de l’élu local” permettrait de faciliter la vie de ces élus, abonde cette candidate à la mairie de Lille. Un entretien publié dans le cadre du dossier du dernier numéro d'Acteurs publics (n° 178 - 179), paru en ce mois de novembre.
Beaucoup d’enquêtes ont pointé une “crise des vocations” chez les élus locaux, et notamment chez les maires. Vous avez pourtant décidé de vous présenter aux élections pour la mairie de Lille en mars prochain… Partagez‑vous ce constat ?
Cette crise des vocations est bien réelle. On le voit d’ailleurs chaque jour sur le territoire. La campagne pour les élections municipales est ouverte depuis le 1er septembre dernier. À Lille, j’ai commencé à structurer mon équipe de campagne il y a plusieurs mois et, dans ce cadre, j’ai lancé plusieurs groupes de travail avec des gens qui veulent s’engager et qui se préoccupent de leur ville. Beaucoup sont passionnés et engagés sur les problématiques quotidiennes et de terrain de leur ville. Une grande partie d’entre eux, néanmoins, ne sont pas volontaires pour entrer sur une liste car ils ont peur à la fois de l’exposition médiatique, du tourbillon autour d’affaires privées, de l’exposition de leur vie privée ou de la haine sur les réseaux sociaux. La violence sur ces réseaux sociaux constitue désormais un vrai repoussoir pour l’engagement. Aujourd’hui, les gens expriment beaucoup plus facilement leur souhait de faire de la politique, mais dans l’ombre. La prise de responsabilités d’élu fait actuellement peur.
Le discours sur les démissions de maires est‑il trop alarmiste ?
Je ne pense pas que ce soit trop alarmiste. La politique est devenue de plus en plus technique et juridique. Cela vaut aussi pour les élus locaux, et notamment pour les maires qui font face à une juridiciarisation croissante de leurs fonctions. C’est vrai sur beaucoup de sujets de la vie courante de leurs collectivités, comme par exemple sur la question de la gestion des déchets sauvages ou sur les décisions d’urbanisme et d’aménagement. Le rôle d’élu local s’est beaucoup complexifié en termes de compétences techniques et juridiques. Pour s’engager, il faut désormais des gens qui ont une solide formation, une histoire de vie, une certaine maturité et une expérience professionnelle beaucoup plus exigeante que par le passé. Dans les grandes villes, on va toujours trouver des personnes issues de partis politiques ou des militants historiques. Dans les plus petites communes, en revanche, ce besoin d’équipes musclées est beaucoup plus prégnant au regard de la complexification de la vie des collectivités dans leurs relations avec l’État notamment.
Comment percevez‑vous les relations entre les maires et leurs administrés ?
Dans de nombreuses villes et communes, les administrés sont de plus en plus exigeants, car les gens souffrent. Il existe une pauvreté persistante et donc nombre de personnes en difficulté qui ont parfois l’impression de se retrouver face au mur de l’administration, que ce soit par exemple pour contester une amende de dépôt sauvage ou pour avoir accès à une aide sociale. Résultat : beaucoup de gens se sentent de plus en plus éloignés de l’administration. Les colères étant attisées par ce sentiment, l’exigence des citoyens se retourne au bout du bout sur le maire et sur les services municipaux. La première ligne, c’est l’échelon municipal. Illustration : un citoyen qui a un problème avec les impôts va parfois venir s’adresser à son maire.
Au XVIe siècle, Montaigne, alors maire de Bordeaux, disait : “La charge de maire semble d’autant plus belle qu’elle n’a ni loyer ni gain autre que l’honneur de son exécution.” De nos jours, la fonction de maire semble toujours manquer de reconnaissance et de respect…
C’est beaucoup plus palpable dans les petites communes. Dans le cadre des travaux de notre mission d’information sur le statut de l’élu local [menée avec l’ancien député Sébastien Jumel, ndlr], nous avons rencontré beaucoup de maires de communes rurales. Des maires qui ont peu d’adjoints mais aussi de services municipaux. Ces maires sont vraiment en première ligne face aux problématiques des citoyens, ce qui peut parfois malheureusement mener à des agressions physiques ou des menaces de mort à l’égard de ces élus. Dans les grandes villes, c’est différent, puisque les élus sont entourés par de larges équipes et services. En matière de revalorisation de l’engagement, il est donc nécessaire de concentrer les efforts sur les maires ruraux.
Le vrai sujet, demain, pour l’exercice du mandat de maire, c’est celui de la simplification administrative, de la décentralisation.
Dans quelle mesure la consécration d’un véritable “statut de l’élu local” permettrait‑elle de faciliter la vie de ces maires ?
C’est une pierre à l’édifice, un ensemble de dispositions qui viennent corriger un certain nombre de difficultés auxquelles font face les élus en congés maternité, en situation de handicap ou qui rencontrent des complications avec leur employeur. Certes, ce statut ne représente pas une refonte totale des pouvoirs du maire. Il ne faut pas se tromper. Il s’agit avant tout d’une correction d’imperfections qui doit amener à un exercice du mandat peut‑être un peu plus serein.
À vous entendre, il faudrait donc aller plus loin. Mais comment ?
Le vrai sujet, demain, pour l’exercice du mandat de maire, c’est celui de la simplification administrative, de la décentralisation, avec la responsabilisation unique de chaque strate dans l’exercice de ses compétences. Relancer le chantier de la décentralisation s’avère donc nécessaire, tout comme la mise en place d’une relation plus directe avec les préfets ou encore une plus grande souplesse de dérogation aux normes face aux injonctions contradictoires actuelles. La réflexion sur le statut de l’élu local constitue une pierre importante à l’édifice de la reconnaissance sur le terrain, mais il faudra aller plus loin en menant un vaste mouvement de simplification et de responsabilisation.
Les maires sont‑ils trop exposés au risque pénal ?
Dans trop de cas, des élus agissant pour l’intérêt général local sont mis en cause à tort en raison du principe de conflit d’intérêts public‑public. C’est un frein majeur à l’engagement. Dans mon département, par exemple, un maire a été condamné pour des décisions prises pour le service public parce qu’il siégeait dans deux instances qui pouvaient avoir des intérêts convergents. Ces situations absurdes fragilisent nos élus et desservent nos territoires. Il est temps de sécuriser leur action quand elle est guidée par l’intérêt général.
Comment remédier à ces situations problématiques ?
Dans le cadre de nos travaux sur le statut de l’élu local, nous avons voulu corriger cette exception française pénalisante du conflit d’intérêts public‑public en excluant ce principe du droit. Il n’y aurait ainsi plus de présomption de conflit d’intérêts au sens pénal dans le cadre des fonctions occupées par les élus dans les organismes publics. Plus précisément, nous avons exclu de la notion de conflit d’intérêts toutes les situations ou la collectivité a désigné l’élu pour siéger au sein d’un autre organisme ou groupement, et non uniquement les cas où ils sont désignés en application de la loi.
C’est un élément majeur de soulagement du risque pénal qui pèse sur les maires. Et une véritable avancée qui permettra d’éviter à un élu qu’on lui reproche d’avoir tout simplement réalisé son travail puisqu’il a été désigné par sa commune pour siéger dans une intercommunalité ou une société d’économie mixte.
Le risque ne serait‑il pas de donner l’impression que les élus protègent leurs propres intérêts ?
Ce que les citoyens souhaitent voir renforcer, c’est le contrôle des intérêts publics‑privés et le mélange entre l’engagement d’élu et ses intérêts personnels ou ceux de sa famille et de son entourage. Il faut effectivement continuer à encadrer strictement ces conflits d’intérêts entre intérêt public et intérêt privé. À titre d’exemple, dans le cadre de nos travaux, nous avons renforcé l’obligation de déclaration des cadeaux reçus par les élus locaux. Cet effort porté sur les conflits d’intérêts public‑privé contribue à rassurer les citoyens mais, inversement, il existe une véritable ineptie au niveau des conflits d’intérêts public‑public, dont la présomption bride les élus locaux.
Faut‑il développer la formation des maires afin de renforcer leur action ?
C’est effectivement un impératif, en raison de la complexification croissante de leurs fonctions. Je pense qu’il faut œuvrer à un rapprochement entre la formation des agents territoriaux et celles des élus locaux. On a un outil magnifique de formation avec le Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT). Celui‑ci n’est néanmoins accessible qu’aux agents territoriaux. Il faut, de mon point de vue, l’ouvrir aussi aux élus locaux, dans une logique de cohérence de l’action de formation sur les multiples enjeux auxquels font face toutes les collectivités, comme les enjeux environnementaux ou numériques. À ce propos, des maires et leurs équipes pourraient assister aux mêmes formations. Cette transversalité permettrait, à terme, d’améliorer le service rendu par les communes.
ACTEURS PUBLICS : Article publié le lundi 24 novembre 2025 & Bastien SCORDIA