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Syndicat Force Ouvrière des Services Publics de la Marne

MANAGEMENT

15 Avril 2026 , Rédigé par FO Services Publics 51

“Il est quasiment impossible aujourd'hui de faire reconnaître des situations de harcèlement moral au travail dans l'administration”

Avocate experte du droit de la fonction publique depuis vingt ans, Christelle Mazza publie “Souffrance au travail dans le service public, sortir du silence, entrer en résistance” aux éditions du Puits Fleuri. Nourri d'un constat forgé dans les prétoires, son livre dresse un tableau sans concession de la souffrance des agents publics : invisibilisés, écrasés par une institution sourde, confrontés à des violences éthiques que le droit peine à reconnaître.

Quelle est la genèse de votre ouvrage ?

Cela fait 20 ans que je me consacre au droit de la fonction publique. J’ai ainsi pu assister au démantèlement des services publics, notamment à travers les actions contentieuses entreprises par les fonctionnaires contre l’État employeur. À partir de 2018, j’ai commencé à me dire qu’il y avait réellement quelque chose qui clochait au-delà de la simple problématique de psychologisation de la souffrance au travail. Quelque chose d’autre était à l’œuvre. En 2019, j’ai travaillé sur le procès des suicides chez France Télécom (et l’apparition historique de la notion de harcèlement moral institutionnel, ndlr) et j’ai pu observer que ce qui avait lieu dans cette entreprise était également à l’œuvre dans les services publics.

J’ai eu de plus en plus à faire à des problématiques de suicide au travail avec toujours les mêmes mécanismes qui avaient cours, à savoir des personnes invisibilisées, écrasées par l’institution, d’autant que les prises de position internes ou médiatiques concernant les agents publics restent majoritairement technocrates. Or, ce qui fait la cohésion de notre société et la fraternité républicaine, c’est bien le travail des agents publics qui n’ont, en réalité, aucune existence dans l’espace public. Ils sont vus comme des matricules, comme des fonctions. On dissocie totalement la personne et la fonction dans l’administration. Les agents publics ne sont pas représentés dans l’espace public, ils sont même plutôt conspués et tout cela pris ensemble crée cette casse sociale et cette souffrance déshumanisée.

Le constat que vous dressez envers l’État employeur est extrêmement dur. Vous évoquez, dans certains passages, une forme de mutisme. Que voulez-vous dire par là ?

Je considère déjà que le dialogue social n’existe pas vraiment dans l’administration dans la mesure où tout est fixé par la loi, les règlements et les échanges restent très pyramidaux et descendants. Et encore une fois les agents publics sont des fonctions. Aujourd’hui, vous êtes infirmière en néonatologie, demain il y a un besoin en cardiologie, vous n’en avez jamais fait mais vous allez y aller quand même car vous êtes infirmière et votre grade et votre fonction correspondent au besoin.

J’ai également trouvé consternante l’absence de réponse de la part des juges administratifs avec des rejets sur quasiment 100 % des dossiers de harcèlement et de moins en moins de reconnaissances des maladies professionnelles. Il est quasiment impossible aujourd’hui de faire reconnaître des situations de harcèlement moral au travail dans l’administration. On peut arriver à en gagner une de temps en temps, mais pour une victoire, il y a 300 défaites.

La souffrance au travail, soit elle est psychologisée, soit elle est uniquement examinée via un prisme de droit social. Beaucoup de chercheurs se sont penchés sur l’histoire et la sociologie du travail, mais ils sont très peu nombreux concernant la sphère publique car il s’agit de l’État. L’État, c’est l’intérêt général et cela échappe au prisme de la recherche par son volet travail vivant ou philosophie politique. Or le travail vivant public est politique, il ne doit pas rester interpénétré à l’État comme une masse non humanisée.

Quelles sont les conséquences directes que vous observez chez les agents publics ?  

Je dresse dans mon ouvrage deux constats parallèles : une souffrance au travail qui est étouffée, presqu’écrasée et, de l’autre côté, un effondrement démocratique avec un vrai problème de fonctionnement des institutions de la République au niveau de la justice, de la police, de l’hôpital, de l’université et de l’école notamment.

Le corollaire de tout cela est la hausse des atteintes à la probité mais aussi des agents publics en proie à une violence éthique terrible. Ils sont parfois obligés de réaliser des actes qu’ils répriment moralement. La violation de leurs règles métiers, éthiques et déontologiques, c’est quelque chose que je vois très régulièrement dans les dossiers. Mais les agents publics sont formés avant tout pour servir l’intérêt général et ne feraient rien qui puisse nuire à l’institution ou aux usagers. D’ailleurs, le rapport au travail dans le public n’a rien à voir avec celui du privé. Les agents publics sont capables de faire énormément d’heures, y compris de manière totalement illégale, parce qu’on ne va pas laisser un patient dans un couloir ou abandonner une audience correctionnelle en cours. Et ça, l’État le sait et l’exploite.

ACTEURS PUBLICS : Article publié le mercredi 01 avril 2026 & Marie MALATERRE

 

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