DIALOGUE SOCIAL
Pourquoi Manuel Valls a raté son rendez-vous avec les fonctionnaires
Les syndicats de la fonction publique relèvent le faible intérêt du chef du gouvernement, sur le départ, à l’endroit des fonctionnaires depuis trois ans, malgré la revalorisation du point d'indice. Un handicap à l’heure de mener campagne ?
Ce fut une déclaration d’amour jugée tardive et calculée par la plupart des organisations syndicales. Le 13 novembre 2015, quelques heures avant les attentats de Paris et de Saint-Denis, le Premier ministre, Manuel Valls, s’exclamait, au gré d’un déplacement à Dijon à la rencontre des cadres des services déconcentrés de Bourgogne : “Je veux vous dire combien j’aime l’État et combien j’aime les fonctionnaires !”
Une expression de reconnaissance formulée bien après le très médiatique “J’aime les entreprises” lancé un an plus tôt, à l’été 2014, par le même Manuel Valls à la tribune du Medef. Comme la preuve, à écouter les syndicats, du faible intérêt du bientôt ex-chef du gouvernement à l’endroit des 5,5 millions d’agents publics. “Le gouvernement de Manuel Valls n’a pas été à l’écoute des attentes et des besoins des agents publics”, grinçait Bernadette Groison (FSU) à l’heure d’une mobilisation des agents publics, fin novembre, sur le thème de l’emploi public et des rémunérations. “Un rendez-vous manqué”, prolonge en écho Denis Turbet-Delof (Solidaires). “Peut-être y aurait-il moins de déception si nous étions davantage pris en considération”,complète Christian Grolier (FO).
Montée du vote FN
Si les syndicats, dubitatifs sur l’action du chef du gouvernement à l’endroit du secteur public, semblent “dans leur rôle”, la critique prend une tout autre ampleur quand elle est formulée par une ancienne ministre de la Fonction publique en exercice pendant quatre ans.
Le gouvernement a-t-il suffisamment parlé aux fonctionnaires depuis 2012 ? “Jean-Marc Ayrault avait fait le discours de Metz appelant à moderniser le statut de la fonction publique (et) c’est à peu près tout”, taclait cet été dans nos colonnes Marylise Lebranchu, ministre de la Fonction publique entre mai 2012 et début 2016. Elle nuançait : “Il faut souligner que François Hollande et Manuel Valls ont décidé l’augmentation du point d’indice de 1,2 %. Mais il a manqué le discours du sens.”
En stabilisant les effectifs de l’État sur la durée du quinquennat plutôt que de poursuivre les baisses d’effectifs initiées sous l’ère Sarkozy, l’exécutif s’est privé de marges de manœuvre budgétaires pour revaloriser la rémunération des agents publics. De fait, le point d’indice, gelé en 2010, est resté figé jusqu’à l’été 2016. Mais dans le même temps, le gouvernement a raboté des postes dans les ministères jugés non prioritaires pour compenser les créations dans l’éducation, la justice et la sécurité.
Des mécontents partout et un corps électoral sociologiquement plutôt acquis à la gauche qui se détourne aujourd’hui du PS pour flirter de manière inédite avec le Front national.
“Le FN atteint des pics inégalés dans la fonction publique”, relève une note confidentielle rédigée par le cabinet de la ministre de la Fonction publique, Annick Girardin. Un agent sur 4 a voté Front national lors des régionales de décembre 2015. Le document, qui prolonge une étude du Cevipof, évoque des chiffres “vertigineux” : “Entre 2012 et 2015, le vote [FN] des policiers nationaux et des militaires explose, passant de 30 % à 51,5 % des suffrages.” La progression est forte également chez les enseignants et en particulier dans les lycées et collèges : “Bien des analystes pensaient que les enseignants ne pouvaient pas être tentés par un vote pour le Front national. L’enquête prouve le contraire.” L’heure est à l’affolement rue de Lille et rue de Varenne.
Revalorisations tardives
En 2012, les syndicats avaient pourtant applaudi le discours du nouveau gouvernement. “Les fonctionnaires ont été méprisés, nous devons renouer le fil, restaurer le dialogue social”, lançait François Hollande devant des organisations syndicales tout sourire. Quelques mois plus tard, le gouvernement mettait fin au jour de carence instauré par le gouvernement Fillon. Et puis… “Les fonctionnaires et les syndicats n’ont eu de cesse de demander, en vain, des revalorisations salariales pour compenser le pouvoir d’achat en baisse des agents publics, se désole un parlementaire de la majorité. Ce n’est qu’à l’approche des élections et alors que le climat social était très dégradé du fait de la contestation contre la loi « Travail » qu’ils ont obtenu quelque chose…” En l’occurrence, une revalorisation de 0,6 % en juillet 2016 en attendant, de nouveau, + 0,6 % en février 2017.
Dans l’intervalle, le gouvernement Valls a peiné à rendre son action audible. En octobre 2014, le Premier ministre installait un “conseil national des services publics” destiné à débattre sur l’évolution des services publics, dont on cherche encore à comprendre l’utilité et qui ne s’est plus réuni depuis des lustres. Plutôt que de dégeler le point d’indice, Matignon privilégiait alors un montage ultra-complexe de revalorisations particulières, le protocole ”Parcours professionnels, carrières et rémunérations” (PPCR) finalement rejeté par la majorité des syndicats (CGT, FO, Solidaires) mais que l’hôte de Matignon décidait malgré tout d’imposer.
Créneau occupé par François Hollande
“Passage en force !” tonnaient aussitôt les syndicats hostiles à ce dispositif, qui pourtant propose de réelles avancées pour les agents. En fin de mandature, Matignon commandait une mission sur l’avenir de la fonction publique au Conseil économique, social et environnemental, censé rendre ses conclusions avant Noël. Et chargeait dans le même temps la députée PS Françoise Descamps-Crosnier d’une mission sur l’égalité professionnelle au sein du secteur public. Conclusions là encore attendues dans les prochaines semaines. “Comme si le chef du gouvernement s’était souvenu en bout de course qu’il fallait réfléchir à l’avenir des agents publics”, raille-t-on du côté de la CGT.
Bien sûr, Manuel Valls n’a eu de cesse, dans une actualité tragique, de saluer l’action des policiers, gendarmes, militaires, agents de santé publique, etc. “Mais on sent bien que les sujets liés à la fonction publique ne l’intéressent pas vraiment”, observe un autre parlementaire de gauche, qui relève : “La déclaration de Valls « J’aime les fonctionnaires » était très politique, puisqu’elle était une réponse aux propos d’Emmanuel Macron qui avait jugé inadéquat le statut des agents publics…” Il y a pourtant là un créneau alors que la proposition de supprimer 500 000 postes de fonctionnaires préconisées par François Fillon interpelle les syndicats. Mais c’est François Hollande qui se charge de l’occuper. Le chef de l’État rappelait ce week-end, lors d’un déplacement à Abu Dhabi, que “quand il n’y a plus de fonctionnaires, il n’y a plus d’État”…
Acteurs publics : article publie le lundi 5 Décembre 2016 & SYLVAIN HENRY
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